Séminaire animer & écrire, 2
Intervention lors du Séminaire commun DU à l’Animation d’Ateliers d’Écriture UMPV & AMU
Animer & écrire, 2 : de l’atelier d’écriture à l’atelier personnel à l’heure du numérique et de l’IA.
Vendredi 29 mai 2026 – 10 h-17 h
Université de Montpellier Paul-Valéry (Site Saint-Charles 2 – Auditorium)


Il paraît que nous n’écrivons plus, que nous ne lisons plus. Nous lisons moins de livres, c’est vrai, et nous n’écrivons presque plus à la main. Mais nous écrivons et nous lisons chaque jour, parfois pendant des heures, des textes très courts : SMS, tchats, commentaires, publications. L’atelier SMS Poetry part de ce constat et fait se rencontrer ces écritures brèves du quotidien et la forme poétique. Il pose deux questions sans détour : les fils de commentaires pourraient-ils devenir une forme littéraire ? Nos échanges par tchat pourraient-ils égaler les correspondances d’autrefois ? Il cherche aussi à ouvrir la création textuelle à des publics qui se tiennent loin des ateliers d’écriture, les plus jeunes notamment, et à faire travailler ensemble des générations que le numérique sépare : celles qui ont surtout connu l’avant, celles qui n’ont connu que l’après, et la mienne, qui a vécu la transition.
Mon intervention s’est faite à distance sur quinze minutes, devant une salle réunie à Montpellier. J’ai présenté le dispositif de SMS Poetry et le format d’atelier d’écriture sur deux heures, tel que je l’ai déjà proposé plusieurs fois en présentiel. La première proposition est de composer à la main un échange fictif de type SMS à partir d’extraits issus de textes poétiques, la seconde proposition est la réécriture sous une forme poétique d’une conversation réelle, tirée de son propre téléphone. Ce dispositif permet de décortiquer les formats tant poétiques que d’écriture brève de type SMS et d’explorer les porosités entre ces deux univers pour composer des textes de SMS Poetry.
Le temps restant a permis de tester une évolution du dispositif complètement dématérialisé et collectif. Sans exercice préparatoire, les participantes et participants sont invité.e.s à écrire tout de suite, à plusieurs, un échange poétique par messagerie. Ils.Elles se sont regroupé.e.s par affinité et ont créé eux-mêmes des groupes WhatsApp. Chaque groupe a lancé l’échange à partir de l’un des quatre fragments proposés, envoyé tel quel comme premier message. Ces fragments étaient empruntés à etaïnn zwer dans Bleu nuit, Blouson rose :
tu vois dans les contours des enfermements.
quand tu te brûles ou te coupes tu crois t’échapper un peu.
ta peau te clôture.
le plaisir est devenu un truc que je prépare pour d’autres gens
bien rangé une fois qu’ils sont partis
Les personnes qui y consentaient m’ajoutaient à leur groupe pour que je puisse recueillir les textes. Trois conversations me sont ainsi parvenues.
La plus fournie réunit trois participantes : une trentaine de messages en six minutes. Elle s’ouvre sur « Ta peau te clôture », auquel répond aussitôt un « C’est-à-dire ? ». Trois postures s’installent. Une voix avance par vers (« Peau contre peau contre la mort »), une autre commente depuis la langue de tous les jours (« xxx, est-ce que tu vas bien ? »), la troisième fait glisser les sons. La vitesse de la messagerie fait le reste, et la conversation se met à rimer :
Et nos corps nouent
Et la peau est moite
Et nos corps jouent
Et nos voix
Vouent nos corps
Aline à la plage
Bouent nos corps
C’est pas moi c’est mes doigts (dit Sandra)
Bouée nos corps
Suivent « Écrabouillent », « Écrin », « Écrevisse », « Échevin », « Écran noir », jusqu’à ce constat : « Cette conversation prend l’eau ». Le clavier lui-même s’en mêle : la « marmite de la sorcière » devient au message suivant une « marmotte », sans qu’on sache si c’est la main ou le correcteur qui a choisi.
Le deuxième groupe a écrit trois messages en trois minutes : « Le plaisir est devenu un truc », « Flou détouré détourné », « Furtif fictif ? ». Ici chaque envoi est pesé, et le dernier salue au passage les Ateliers furtifs, présents ce jour-là. Dans le troisième groupe, le fragment « bien rangé » tourne à la comédie domestique : une « grosse tête pleine de yaourt », un « B I O !!!???!?! » auquel répond « B-i-o : Bascule Iconique dans les Oliviers ». Le dernier message reprend une expression de ma présentation, « l’Émancipation imaginaire », puis avoue une faute de frappe devenue trouvaille : « J’avais écrit ça t’en biche oh ma biche … ».
Que retenir de ces dix minutes ? D’abord que l’outil participe à la forme. La brièveté des bulles, la cadence des envois, la ponctuation en rafale et les caprices du correcteur produisent des effets que la page n’aurait pas suscités. La machine intervient donc dans l’écriture, mais comme un accident qu’on accueille ou qu’on corrige, jamais à la place de celles et ceux qui écrivent. Ensuite, que le texte n’appartient à personne : il naît de l’adresse et de la réponse, et la relation entre les personnes en est la matière même. Le dispositif a un frein : pour écrire ensemble, il faut d’abord se confier un numéro de téléphone, et consentir à ce que le texte soit recueilli.
Le dispositif SMS Poetry vient diversifier les formats d’atelier d’écriture. Elle combine des formes d’écriture numérique; écritures concises, commentaires et discussions en ligne, avec la littérature. La banalisation de cette nouvelle forme d’écriture pourrait permettre d’enrichir les échanges dans l’espace numérique, et pourquoi pas de limiter la production de propos haineux.
Pour aller plus loin : qu’est-ce que nous répondrait l’IA si nous lui adressions des requêtes poétiques ?